FAMILIARITÉS
Ce n’est que lorsque je me sens assez engourdie pour sentir mon esprit me quitter que je baisse les yeux sur mes mains. Ces mains, mon ancrage, la preuve que je suis encore réelle et présente ci-bas. En retrouvant enfin la bouffée d’air qui m’avait échappée, je reconnais la forme de ces doigts : l’index et le majeur de mon père, l’annuaire et l’auriculaire de ma mère. Ils existent, donc j’existe.
Je sens enfin le froid de l’asphalte à travers mon jean. Une odeur chaude et grasse me parvient. Derrière moi, derrière ma silhouette accroupie sur le trottoir, une pizzeria. Elle est encore ouverte. En me retournant vers la façade vitrée, j’aperçois mon reflet. Cette nuit, on croirait que j’ai cent ans. J’ai les yeux bouffis, cet air de pitié dans la pénombre. Je suis dans un coin de la ville que je n’ai jamais vu et j’espère que personne ne viendra me demander si je suis correcte. Alors je baisse les yeux vers mes mains. L’index et le majeur de mon père. L’annulaire et l’auriculaire de ma mère. Je retrouve ma respiration pour de bon. Tout ça est bien vrai. Deux personnes peuvent se détester et rester ensemble, j’en suis la preuve formelle.
*
On m’a dit : « il est trop difficile de deviner l’âge d’une personne en se fiant à son visage. C’est plutôt ses mains, qu’il faut regarder. » Un visage pulpeux pourra être trahi par des jointures bleutées, tout comme un visage éreinté pourra être accompagné de mains de peau tendue.
Bien que ma mère ne soit qu’un peu plus grande que moi, ses mains sont énormes par rapport aux miennes. « Toute ma vie, j’ai creusé, j’ai travaillé la terre », me rappelle-t-elle régulièrement. « Mes mains ont manié des pelles, j’avais besoin qu’elles soient grandes et fortes pour passer à travers mes journées. » Au dos de ses grandes mains, on voit une veine bien gonflée, signe d’une vascularisation entraînée. Ses mains n’auront jamais manqué de sang, pendant que les miennes blanchissent aux extrémités dès que je tape un peu trop vite sur un clavier, ou pire encore : dès je tiens un paquet de viande congelée un peu trop longtemps.
Sur les mains encore lisses, de ma mère, qui continue de quotidiennement y appliquer de la crème hydratante, on voit poindre une première tache brune, tout près de l’annulaire. Ce doigt porte une fine alliance et une bague, plus grosse, celle provenant du dixième anniversaire de mariage de mes parents. N’ayant pas eu les moyens de s’offrir davantage qu’un simple jonc au moment de leur union, ils ont attendu dix ans avant de s’offrir une bague chacun.
Celle qu’avait choisie mon père m’avait grandement surprise, la première fois que je l’ai vue. Elle était sertie d’une grosse pierre noire, alors que je croyais qu’il n’y avait que les prêtres pour porter quelque chose comme ça. Avec les années, ses mains se sont asséchées et il a dû se défaire de cette bague, rendue trop grande pour lui. Sa main gauche particulièrement a payé cher le prix du temps, vestige de toutes ces années passées au volant d’un taxi, le bras posé sur le rebord de la portière les jours d’été. La vigueur dans ses mains a tellement fondue qu’aujourd’hui, elles semblent plus petites que celles de ma mère.
Ma mère disait que c’était parce qu’il n’avait pas autant travaillé, lui, qu’il n’avait pas autant connu la terre et l’effort, que sa famille était moins brave que la sienne. Mon père ne répondait rien, roulant des yeux. Il m’est difficile d’imaginer ces deux-là se tenir par la main, leurs doigts être entrelacés. Quand je regarde ma main, j’ai la preuve que ce geste a déjà été réel. C’est une ancienne moi et d’anciens eux qui vivent à travers ces mains, des mains qui ont été créées alors que la relation était neuve et qu’il y avait une forme d’amour – il a dû y avoir de l’amour.
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Certains soirs, avant de nous endormir, Félix et moi mettons nos paumes l’une contre l’autre. Ma main est à peine plus grande que la sienne. Chaque fois, il s’exclame de la différence de longueur entre nos doigts, comme s’il la constatait pour la première fois. On lui a toujours dit qu’il avait des mains de chirurgien, avec ses ongles courts qu’il n’arrivait pas à cesser de ronger. Il me le rappelle souvent, comme pour se justifier. Comme si une nouvelle menace venait s’installer entre nous.
- Est-ce que tu m’aimerais plus si je jouais du piano plutôt que de la guitare ?
- Non, pas du tout.
- Ton ex, lui, il ne jouait pas du piano ?
Je sens mon corps se crisper sur le champ. Il y a de ces phrases qui sonnent comme une divination. La suite est déjà toute tracée, c’est une pièce de théâtre que nous répétons de plus en plus souvent. Mes sens se voilent peu à peu, mes réponses se font de plus en plus courtes. Je sens des larmes familières réchauffer mes joues.
Félix aurait tant aimé être pianiste, mais ce soir, c’est chef d’orchestre qu’il choisit d’être. De sa main gauche, il me pointe du doigt pendant qu’il secoue sa main droite en un crescendo. Il a le cœur gros et ses directives dépassent la vue : ses gestes font vibrer les tympans, les verres d’eau qu’on a laissés traîner. En vient un point où je ne l’entends plus, ou sa bouche s’ouvre et crache au ralenti. Il n’y a qu’un grondement qui emplie la pièce. Son index est braqué sur moi et au bout de ses phalanges parsemées de fins poils blonds se trouve la responsable de tous ses maux, ses espoirs déchus, ses échecs, ses craintes.
Il lève ce doigt, mais il ne lèverait jamais sa main sur moi, et pourtant, je me surprends à bondir du lit vers la porte de sa chambre. Aussitôt, il met sa main sur la poignée. « Si tu pars, je vais me faire mal. » Je pleure, j’essaie de le tasser, mais n’y arrive pas. Je me sens lasse et dois le supplie d’arrêter. D’une violence qui m’est nouvelle, je le pousse vers le mur, assez fort pour que sa main libère la poignée. Aussi vite que possible, aussi silencieusement qu’il le faut pour que ses colocs ne m’entendent pas, j’attrape mes souliers et m’enfuis.
Je me surprends en train de courir dans la rue, sans aucun souvenir d’avoir emprunté la cage d’escalier. J’attrape le premier autobus et y monte sans connaître sa destination. J’ai la tête lourde, j’ai l’impression de ne plus rien savoir. Je ne sens plus ce corps ni son élan, je ne sens que ces larmes que je parviens à retenir. J’attendrai de m’éloigner, puis débarquerai où que ce soit. J’appellerai mon père et lui demanderai de venir me chercher en me demandait une énième fois si c’est bien arrivé. Je ne sais plus si c’est arrivé.
*
Quand le sang me monte à la tête, quand je ne sais plus ce qui m’arrive, c’est sur mes mains que se braquent mes yeux. À l’abri au pied d’une pizzeria que je ne connais pas, j’observe mes mains : la preuve de la génétique, le témoignage d’un physique qui n’est que la moyenne pondérée de deux autres. Ils existent, donc j’existe. Je relève les yeux vers la façade vitrée de la pizzeria. Mes cernes sont saillantes ; mon mascara a coulé. J’essuie mes larmes du coin de mon chandail, puis baisse les yeux vers mes mains : j’ai 21 ans et je ne sais toujours pas ce que c’est que d’aimer.